Le train pour la mer, un mardi
Récits & carnets
Peu de visiteurs le savent : Rome a la mer au bout d'une ligne de train, pour le prix d'un ticket de métro. Un mardi de mai, sur un coup de tête, j'ai laissé la ville derrière moi pour aller voir à quoi ressemble Ostia quand personne n'y va.
Il y a des jours à Rome où la pierre chauffe trop tôt et où l’idée d’une énième église donne le vertige. Ce mardi de mai en était un. À dix heures, au lieu de monter vers un forum, je suis descendue vers le sud, jusqu’à la station Piramide, à l’ombre de la pyramide de Cestius, ce tombeau égyptien planté là par un Romain pressé de se distinguer. Juste à côté, une gare que les touristes ignorent : Porta San Paolo, tête de ligne de la Metromare, l’ancienne Roma-Lido.
Porta San Paolo, un quai qu’on ne cherche pas
Rien de glamour. Un hall un peu daté, des tourniquets, le même ticket que le métro glissé dans la fente : un euro cinquante, valable cent minutes. La ligne a changé de nom et de gestionnaire ces dernières années, on l’appelle désormais Metromare, mais l’esprit reste celui d’un train de banlieue qui va à la plage. Sur le quai, un mardi matin hors vacances, quelques habitués, un maître-nageur reconnaissable à son sac, deux ados qui sèchent visiblement les cours. Pas un appareil photo.
Le train arrive, je monte, je m’assois côté fenêtre. Personne ne me dispute la place.
Trente-sept minutes de banlieue
Le trajet n’a rien d’une carte postale, et c’est ce que j’aime. On quitte Rome par l’arrière, celui qu’on ne montre pas : entrepôts, ateliers, immeubles des années soixante-dix, jardins ouvriers coincés le long des voies, tags et lauriers-roses. La voie file plein sud vers l’embouchure du Tibre, quatorze arrêts, un peu moins de quarante minutes jusqu’au bout.
C’est un trajet honnête. Il ne promet rien, il livre exactement ce qu’il annonce : la mer, au bout, pour le prix d’un ticket. À mesure qu’on approche, l’air change, la lumière s’ouvre, et à un moment on devine la ligne plate de l’horizon entre deux immeubles. Les deux ados descendent avant, à une station de rien, en se chamaillant.
Lido Centro, la mer des Romains
Je descends à Lido Centro. Ostia n’est pas une station balnéaire de rêve, et personne ici ne prétend le contraire : c’est le quartier de mer de Rome, populaire, un peu fatigué, bâti serré. Mais un mardi de mai, avant la saison, il a une douceur que les week-ends d’août lui refusent.
Le front de mer alterne les stabilimenti, ces établissements privés aux rangées de parasols identiques, et les spiagge libere, les plages publiques et gratuites entre deux. Hors saison, la question ne se pose même pas : on pose sa serviette sur le sable libre, on a trente mètres de plage pour soi, un promeneur au loin, un pêcheur sur la jetée. L’eau n’est pas turquoise, elle est celle de la Tyrrhénienne au printemps, fraîche et franche. Je n’y suis pas venue pour une eau de magazine. Je suis venue pour m’asseoir face à l’horizon à quarante minutes du Colisée.
Ce qu’un mardi change à tout
La force de cette escapade tient à un mot : mardi. Le même endroit, un dimanche d’été, se transforme en cohue, trains bondés et sable disputé. En semaine et hors saison, il devient une respiration. J’ai déjeuné d’un supplì et d’une eau prise dans un bar sans prétention, marché jusqu’à la jetée, regardé la mer une heure sans rien faire, puis repris le train dans l’autre sens, le sel sur la peau.
Si l’on aime les vieilles pierres plus que le sable, la même ligne dessert Ostia Antica, la ville portuaire de la Rome antique, restée presque intacte et bien moins courue que Pompéi : c’est une visite en soi, pas une baignade, et elle mérite qu’on lui consacre une vraie demi-journée. Mais pour ce mardi-là, je n’avais pas besoin de ruines. J’avais besoin de la mer, et Rome me l’a donnée pour trois euros aller-retour.