Revenir à Rome
Inspiration
La première fois à Rome, on court après une liste. La deuxième, quelque chose se détend. J'y suis revenue assez souvent pour connaître ce basculement, et pour penser qu'on ne connaît vraiment Rome qu'à partir du moment où l'on cesse de la visiter.
La première fois à Rome, on ne visite pas la ville, on exécute une liste. Le Colisée le matin, le Vatican l’après-midi, la fontaine de Trevi entre deux, un selfie, un gelato, et déjà le soir tombe sur des jambes épuisées. C’est un passage obligé, et je ne le méprise pas : il faut bien voir une fois ce que le monde entier vient voir. Mais ce n’est pas encore Rome. C’est le catalogue de Rome.
La deuxième fois, quelque chose se détend
Le vrai changement arrive au deuxième séjour. On a coché les grands monuments, on n’a plus rien à prouver, et d’un coup le temps se déplie. On peut passer une matinée entière au même endroit sans consulter sa montre. S’asseoir à une terrasse sans avoir le sentiment de perdre un créneau. Ressortir d’une église parce que la lumière n’était pas bonne, en se disant qu’on reviendra.
C’est là que la ville commence à donner. Non pas parce qu’elle a changé, mais parce qu’on a cessé de la sommer de tout livrer d’un coup. Rome n’aime pas qu’on la presse. Elle se donne à qui accepte de flâner, de se perdre, de revenir sur ses pas.
Ce qu’on voit enfin
Ce qui se révèle au retour, ce ne sont pas des lieux secrets, c’est une autre façon de regarder les mêmes. Le Forum n’est plus une case à cocher mais un champ de lumière qu’on vient voir à seize heures en décembre. Un marché de quartier n’est plus un détour pittoresque mais une raison de se lever tôt. Une trattoria sans devanture traduite devient un rendez-vous, pas une découverte.
On commence aussi à sortir du centre. Testaccio, l’Aventin et son jardin des orangers, le Janicule au coucher du soleil, le quartier Coppedè et ses façades folles, la voie Appienne un dimanche à vélo. Ce ne sont pas des consolations pour habitués : ce sont, souvent, les plus beaux moments qu’offre la ville, et ils demandent seulement qu’on ne les fasse pas passer après la liste.
La ville qu’on retrouve
Il y a une différence de nature entre visiter et retrouver. Visiter, c’est vérifier que les choses sont bien là où les livres les ont mises. Retrouver, c’est reconnaître une rue, retomber sur un bar où l’on avait bu un café, constater qu’un chantier a avancé, qu’une terrasse a changé de nom. La ville devient un lieu qu’on habite un peu, même trois jours, même de loin.
C’est pour ça que je conseille toujours de garder Rome pour plusieurs fois plutôt que de tout vouloir d’un seul séjour. La première visite paie le droit d’entrée. Les suivantes sont celles qui comptent, quand on marche sans carte, qu’on choisit une heure plutôt qu’un monument, et qu’on laisse enfin la ville faire ce qu’elle fait mieux que toutes les autres : durer.