Trastevere avant les terrasses
Récits & carnets
Trastevere a deux vies. Celle du soir, terrasses pleines et ruelles qui débordent, que tout le monde connaît. Et celle du matin, entre sept et neuf heures, où le quartier fait ses courses et lave ses places. C'est celle-là que je préfère, et il faut se lever pour la voir.
Il est sept heures et quart quand je passe le Ponte Sisto. Le Tibre est vert sombre, personne sur le pont sauf un coureur et un homme qui promène deux chiens. De l’autre côté commence Trastevere, et à cette heure il ne ressemble en rien à la carte postale du soir. Pas de guitares, pas de terrasses, pas de files devant les glaciers. Juste une camionnette qui décharge des cageots et l’odeur de café qui sort d’un bar dont on relève le rideau.
Sept heures et demie, la place se lave
La Piazza Santa Maria in Trastevere est le cœur du quartier, et le matin on la surprend en train de faire sa toilette. Un employé municipal passe le jet sur les pavés, l’eau court entre les sanpietrini et sèche en auréoles. Quelques personnes sont assises sur les marches de la fontaine, un gobelet de café à la main, sans se presser. La basilique est déjà ouverte.
À l’intérieur, il n’y a personne, et c’est là que la différence se joue. Le soir, on entre en jouant des coudes ; le matin, la nef est vide et la lumière rasante allume les mosaïques dorées de l’abside, celles du XIIe siècle et celles, plus bas, que Pietro Cavallini a signées. On peut rester debout au milieu sans gêner personne. L’entrée est libre. C’est, à mon sens, le plus beau quart d’heure qu’on puisse passer à Trastevere, et il est gratuit.
Le marché de San Cosimato
À deux pas, la Piazza San Cosimato accueille le marché de quartier, du lundi au samedi. À huit heures, il tourne déjà. Ce n’est pas un marché pour touristes : on y vend des puntarelle et des artichauts, du poisson sur glace, des fromages, et les prix sont ceux qu’on paie quand on habite là. Les marchands connaissent leurs clientes, on discute la qualité des tomates plus que le prix.
J’y viens sans rien acheter, la plupart du temps, juste pour le rythme. Une dame remplit son cabas à roulettes, un vendeur crie un tarif, deux retraités commentent la politique devant l’étal de fruits. C’est une scène ordinaire, et c’est précisément ce qui la rend précieuse : à onze heures, elle aura disparu sous le flux des groupes qui descendent vers la basilique.
Les fours ont déjà chaud
Le vrai réveil de Trastevere, on le sent au nez. Les boulangeries travaillent depuis l’aube. Sur la Via della Luce, le Biscottificio Innocenti, un four historique tenu par la même famille depuis des décennies, aligne ses biscuits sur de vieilles plaques ; on entre, on montre du doigt, on repart avec un sachet encore tiède. Ailleurs, un forno vend la pizza bianca à la coupe, pesée et pliée dans du papier, qu’on mange en marchant.
C’est le petit-déjeuner que je recommande, plutôt que la terrasse à touristes : un bout de pizza bianca ou une poignée de biscuits, un café bu debout au comptoir pour le prix affiché au bar, et non celui, doublé, qu’on paie assis. Le café romain se prend vite, en une gorgée ou deux, un coude sur le zinc.
Les ruelles sans personne
Entre les places, il y a les vicoli, et c’est là que le matin donne son meilleur. Ces ruelles pavées, tendues de linge et festonnées de lierre, sont photographiées des milliers de fois par jour à partir de midi. À huit heures, elles sont à vous. La lumière descend en biais entre les façades ocre, un chat traverse, une vespa passe puis le silence revient.
On croise qui vit là : une mère qui emmène son enfant à l’école, un livreur qui cale sa camionnette dans un passage impossible, une religieuse pressée. Personne ne pose, personne ne vend rien. Trastevere n’a pas besoin de spectateurs pour exister, le matin le prouve.
Puis les terrasses se réveillent
Vers dix heures, la bascule s’amorce. Les serveurs sortent les tables, dressent les couverts, accrochent les ardoises. Les premiers groupes descendent des ponts, appareil en main. Le quartier remet son costume de soir, celui qu’on attend de lui, et il le porte bien.
Je n’ai rien contre ce Trastevere-là, il fait vivre le quartier et quelques-unes de ses meilleures tables. Mais il ne se laisse pas voir de la même façon. Si l’on veut comprendre pourquoi les Romains aiment cet endroit, et pas seulement pourquoi les guides l’adorent, il faut arriver avant que la première terrasse ne soit dressée, et repartir quand elles se remplissent. La ville vous rend ce lever tôt au centuple.