Un dimanche matin à Porta Portese
Récits & carnets
Chaque dimanche, tout un bout de Rome, entre Trastevere et le Tibre, se couvre d'étals et de fripes : c'est Porta Portese, le plus grand marché aux puces de la ville. On y va pour chiner, pour regarder, ou juste pour voir Rome faire son grand déballage hebdomadaire.
Le dimanche, Rome dort tard, sauf un endroit. Dès huit heures, au sud de Trastevere, les camionnettes se garent en double file, on déplie les tréteaux, on suspend les vêtements sur des portants qui s’étirent à perte de vue. À neuf heures, Porta Portese est lancé, et pour cinq heures, tout un quartier disparaît sous les étals.
Neuf heures, la marée humaine
Le marché part de la Piazza Ippolito Nievo et descend la Via Portuense, déborde dans les rues adjacentes, jusqu’à former un labyrinthe qu’on ne traverse pas en ligne droite. À neuf heures, on circule encore. À onze, on avance par petits pas dans une foule compacte, poussé autant que marchant, entre les cris des vendeurs et la musique qui sort d’un stand de vinyles.
C’est un spectacle en soi, indépendamment de ce qu’on achète. Des familles romaines au complet, des étudiants qui cherchent une veste à trois euros, des collectionneurs qui arrivent à l’aube pour les vraies affaires, des touristes un peu perdus. Tout Rome se croise là, penché sur des cartons.
Ce qu’on y trouve, ce qu’on n’y trouve pas
Porta Portese est un marché de chine, pas une brocante triée. On y trouve de tout : fripe au kilo, vestes en cuir, disques, livres anciens jaunis, vaisselle dépareillée, meubles, outils, luminaires, bric-à-brac sans nom. Le meilleur y côtoie le pire sur la même bâche.
Il faut donc savoir ce qu’on cherche, ou accepter de ne rien chercher du tout. Les belles pièces existent, mais elles se méritent : il faut fouiller, retourner les cartons, revenir deux fois. Et il faut garder la tête froide sur l’authenticité. Les sacs de marque à quinze euros ne sont pas des sacs de marque, les « antiquités » sont souvent de la reproduction, et personne ne prétendra le contraire si vous ne demandez pas. Ici, on n’achète pas une garantie, on achète un objet et l’histoire qu’on veut bien lui inventer.
L’art de fouiller
Le prix affiché, quand il l’est, n’est qu’un point de départ. On négocie à Porta Portese, c’est l’usage et presque la politesse. Pas de manière agressive : on demande le prix, on hésite, on propose un peu moins, on s’entend au milieu. Payer le premier prix sans broncher, c’est passer pour quelqu’un qui n’a pas compris la règle du jeu.
Le liquide est roi. Peu de stands prennent la carte, et sortir un gros billet pour un achat à cinq euros n’aide pas à négocier. Je viens avec de la petite monnaie, un sac souple et vide, et aucune liste : c’est le seul marché de Rome où je m’autorise à n’avoir aucun objectif, parce que l’objectif, c’est de fouiller.
Une main sur son sac
Il faut le dire sans dramatiser : Porta Portese est bondé, et la foule dense attire les pickpockets, comme partout à Rome dans ces conditions. Ce n’est pas un endroit dangereux, c’est un endroit serré. Sac fermé devant soi, téléphone rangé, pas de portefeuille dans la poche arrière, et l’affaire est réglée. La vigilance ordinaire, celle du métro à l’heure de pointe, suffit largement.
Cette réserve mise à part, l’ambiance est bon enfant. On se marche dessus, on s’excuse, on rit d’une trouvaille absurde. Le marché a mauvaise réputation auprès de ceux qui n’aiment pas la foule ; pour les autres, c’est une plongée dans un Rome populaire qui existe encore.
Repartir avant midi
Comme souvent, l’heure fait tout. Avant dix heures, on circule et le choix est intact ; les chineurs sérieux, eux, sont là dès l’ouverture. Passé midi, la foule devient épaisse, la chaleur monte en été, et les meilleurs stands commencent à se clairsemer. Je repars rarement plus tard, souvent avec trois fois rien : un vieux guide de Rome, un disque, une écharpe.
Et puis Trastevere est juste là, au-dessus. On remonte vers le quartier, on trouve une table pour déjeuner, et le contraste fait du bien : de la cohue du marché au calme d’une ruelle, en cinq minutes de marche. C’est peut-être ça, le vrai luxe de Porta Portese : pouvoir en sortir quand on veut.